coeur avec mains

 

Une patte d’éléphant ? Un étau ? Le poids du temps ? Qu’est-ce donc qui opprime ainsi tout à coup sa poitrine ? …. Il regarde, il écoute ce silence nocturne. Comme s’il pouvait ainsi comprendre ce qui se passe en lui. Rien. Personne. Il ressent seulement une douleur violente.

Cette souffrance vient de lui. Elle est en lui. Il regarde. Il la voit. Furtivement. Sa couleur est  à la fois sinistre et amicale. Elle a l’odeur du danger imminent et, en même temps, elle l’avertit de faire vite. Lui seul ne peut rien. Il a besoin des autres. Il fait appeler, téléphoner. Il parle comme il peut. Il veut se lever mais ses jambes ne le supportent plus. Son corps retombe malgré lui sur la couche. La douleur s’amplifie et ses forces le quittent. Le souffle vient à lui manquer. Le silence nocturne enveloppe davantage son impuissance.

 Les minutes passent, longues, interminables. La fatigue a heureusement diminué sa conscience. Il laisse passer les secondes, les instants. Ces instants de vie qu’il savoure car il sait que sa vie est en jeu, à court terme. Il sait tout cela et il est surpris que la peur n’ait pas encore fait son apparition. C’est à la fois étonnant et agréable.

Il entend la porte d’entrée s’ouvrir brusquement. Des pas dans le couloir et l’escalier. Des pas rapides et vifs. La porte de la chambre s’ouvre. Des hommes en rouge font irruption.

Il est aussitôt entouré d’une femme et de deux hommes. Ils sont à la fois énergiques, directs et protecteurs. Ils posent d’abord des questions à ses proches, inquiets. Il se mêle, lui aussi de la conversation. Il est en état de parler. Faiblement mais il peut parler.

« Quel est votre prénom ?

- Innocent.

- Innocent, regardez moi dans les yeux. J’ai besoin de savoir comment vous allez. »

En même temps qu’il se met à fixer ce regard attentif et amical, d’autres pas se font entendre dans l’escalier. Cette fois, les visiteurs sont de blanc vêtus. Ils installent précipitamment leur matériel sur le lit.

En un tour de main, il est piqué, branché, connecté, ausculté. Les premiers résultats se font entendre. Une machine imprime. Le papier fait un bruit empêché, retenu. Peut-être ces feuilles sortent-elles de sa poitrine comprimée, douloureuse. Lentement, avec difficulté. L’accouchement d’un diagnostic….

« Infarctus ! A quelle heure cela a-t-il commencé ? On a deux heures pour intervenir à partir de cet horaire. »

Branle-bas de combat. Les hommes en rouge et blanc s’activent. Lui n’est plus qu’un objet entre leurs bras qui le déposent sur la civière. Du lit au camion rouge, dehors. Il fait froid. Il le leur dit. Doucement. On l’attache pour l’empêcher de tomber. Le camion démarre. La chaleur envahit assez rapidement l’intérieur. Les frissons s’estompent.

On est tout proche de minuit et il file maintenant dans la nuit à la vitesse de la sirène hurlante et des lumières bleues.

Ralentissement. Quelques lueurs. On passe un portail qui s’ouvre comme un vieux passage à niveau. Le chauffeur roule au ralenti mais sans hésiter.

Les roues s’immobilisent.

Dehors, les lumières orangées percent timidement la nuit fraîche. Rien ni personne autour des bâtiments. Le brancard roule vite. Une salle éclairée. « C’est ici » dit l’un des hommes en rouge. Mais personne n’est là pour ouvrir. Il faut faire vite. Ils vont prendre une autre direction mais voilà quelqu’un. Les portes s’ouvrent. Le brancard s’engouffre, ballotté, au rythme des mouvements rapides et décidés. Couloirs et ascenseurs des étages de l’hôpital endormi défilent. Odeurs mélangées d’alcool, d’éther et autres parfums familiers de ces lieux.

Brinquebalé sans ménagement, de sa position allongée, les lieux passent, furtifs, changeant sans cesse, au rythme des roues bruyantes et décidées du brancard. Des lumières multicolores jouent à clignoter. Des lueurs surgissent parfois, comme par surprise, de la semi-obscurité. Une grande porte s’ouvre automatiquement et les enferme dans un sas, le temps d’un très court instant pour que l’autre porte s’ouvre.

Dans la salle d’intervention, l’équipe médicale l’attend. Il surprend une conversation de deux d’entre eux qui regrettent les jolis rêves desquels ils ont été arrachés pour venir le secourir.

« j’espère qu’ils sont bien réveillés » pense-t-il avec un sourire résigné.

On le dénude. Il veut aider mais on lui demande de ne faire aucun effort. D’ailleurs, il n’a plus beaucoup de forces. Débranché des connections de premiers secours, il est rebranché, reconnecté aux machines de la salle. Il lui semble que des dizaines de mains y travaillent. Des fils passent en tous sens pendant qu’une aiguille pénètre le creux de son bras et que d’autres mains collent, pincent ou immobilisent différents endroits de son corps. Il ne cherche plus à comprendre. Il s’abandonne. Le froid du bloc l’envahit peu à peu. Il frissonne. Il marmonne au masque le plus proche de lui :

« Il fait froid.

-Oui, il est nécessaire que la salle soit climatisée »

Malgré les circonstances, il ajoute tranquillement:

« Eh bien, faites votre possible pour, qu’à l’image de la salle, je ne devienne moi-même pas froid. »

Un petit rire discret filtre au travers du masque bleu….

 

Tout à coup, il sait que l’intervention a commencé. Il le ressent à la concentration qui a envahi la pièce. Il le voit aux regards vifs et tendus. Il l’entend à la détermination des demandes techniques brèves et précises du chirurgien dirigeant l’orchestre qui interprète une nouvelle fois la symphonie silencieuse de l’ode à la vie.

Il n’a plus froid. Il regarde autour de lui. Il est, avec l’équipe, dans une semi- obscurité où deux grands écrans informatiques projettent des images. Les images changent, vivent. Un fil progresse, entraînant une forme un peu plus sombre. « Morphine ! » ; « DM8 !» ; « … » ; « Non, plus petit !» ; « Ballon ! » ; « stent » ; « posez ! »…

C’est son cœur qu’il voit sur l’écran. C’est en son coeur que se faufilent ces choses étranges. C’est pour lui que s’échangent ces ordres brefs et décidés.

Il sait qu’il est dans le meilleur endroit pour espérer que sa vie continue après cet épisode. Il a confiance en ceux qui s’affairent autour de lui. Il s’est abandonné à leurs compétences, à leur savoir. Pourtant, au fond de lui, une petite voix lui dit qu’il n’a pas la certitude de voir le jour se lever de nouveau.

Il a besoin de se rassurer, d’affection, de réconfort.

Il ne croit en aucun de ces dieux et rites inventés par des humains voulant dominer d’autres humains qui ont besoin d’être rassurés et guidés. Il ne croit qu’en l’être Humain. Alors, il se met à penser à celles et ceux qu’il aime. Il leur dit son amour, sa fierté de les avoir connu(e)s. Il leur demande de le pardonner de ses écarts et ses faiblesses. Cet amour qu’il envoie le remplit peu à peu. Bien mieux que des prières mystérieuses à des dieux idolâtrés.  Et peu à peu, sans qu’il s’en aperçoive, l’incertitude, qu’il l’avait envahi, s’éclipse, comme vaincue par l’espoir et l’amour.

De nouveau, il s’intéresse à ce qui se passe autour de lui. Il a envie de demander si ça se passe bien mais il se tait. Il se tait, regarde, entend, ressent… il est encore vivant.

« Ça va ? » lui demande tout à coup le chirurgien.

« J’ai eu une douleur plus forte. »

« C’est normal, je viens de déployer un stent ».

Il ne comprend pas bien mais il lui fait confiance. Il murmure : « Ah bon ».

Le temps s’égrène. Interminable…..

 

Tout à coup, il lui semble que la tension, qui animait les merveilleux artistes, retombe peu à peu. Il n’entend plus d’ordres. L’énergie déployée fait place à un calme doux et rassurant.

Le chirurgien s’approche de lui.

« On a résolu l’urgence. On a débouché la coronaire principale et posé deux stents. Je vous expliquerai demain en détail. Il faudra qu’on recommence dans deux ou trois jours sur une autre coronaire mais pour ce qu’il reste à faire, il n’y a pas d’urgence. »

Sur ce, il tourne les talons, enlève ses gants dans un bruit d’élastique et s’en retourne retrouver les rêves qu’ils l’attendent bien au chaud chez lui.

 

Roland Vannier

Toulouges le 13 mars 2017