journalistes

 

Mais qu’est donc devenu le journalisme, ce métier pour lequel j’avais beaucoup d’estime et de respect ? Où sont passés les éditorialistes fins et cultivés qui savaient structurer et argumenter avec intelligence leurs propos ? Qu’est donc devenue l’éthique que respectaient les personnes qui faisaient ce beau métier ? Où sont passés la rigueur, l’engagement d’informer le plus impartialement possible, et cette volonté de ne jamais tomber dans l’impudeur et la vulgarité des magazines pour voyeurs ?

Je ne reconnais plus ce métier, qu’un temps, alors adolescent, j’avais envisagé de pratiquer.

Il est vrai que les temps ont changé et que les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs n’ont plus les mêmes exigences. Dans ce monde où tout le monde veut tout et très vite, il est difficile d’aller lentement pour prendre le temps de la vérification. Dans ce monde où on exige une transparence totale et implacable pour un petit nombre alors qu’on ne l’accepte pas pour soi-même, c’est effectivement compliqué de ne pas céder à un journalisme d’inquisition dur et orienté. Dans ce monde ultra-libéral où la concurrence fait rage, il est sans doute très difficile de préserver sa dignité. Dans ce monde où toutes les paroles ont la prétention de valoir toutes les paroles, il est sans doute presque impossible de ne pas céder à la démagogie.

Sans doute. Mais quand même….

Ces TV qui vomissent en continu, d’édition spéciale en édition spéciale, des évènements les plus importants aux plus banals, sans distinction d’importance et de hiérarchie, sans souci de l’éthique journalistique, sans pudeur aucune… Ces TV en continu n’exercent plus le métier du journalisme mais plutôt celui du spectacle vivant au ras du trottoir, comme les magazines pour voyeurs. Ils filment sans pudeur. Ils affirment sans vérifier. Ils multiplient les interviews-trottoirs à l’infini, ces interviews où les interviewés se sentent obligés de prendre une posture, de montrer leur plus beau masque social et de rendre magnifique ou tragique, leur petite expérience pour « passer à la TV ».

Par contre, ces journalistes (tous médias confondus) qui se sont spécialisés dans l’investigation sont encore des journalistes dignes de ce nom. Ils servent la démocratie en permettant plus de transparence dans les milieux politiques et financiers qui nous gouvernent. Cependant, cette forme de journalisme qui est du journalisme d’enquête, comme le pratiquent les policiers, trouve parfois ses limites quand les opinions que portent ceux ou celles qui les mènent, prennent le pas sur l’information objective qui doit être la raison d’être du journalisme. Ils s’égarent également quand ils investiguent uniquement dans ce qu’il est convenu, aujourd’hui, d’appeler le monde des « élites ». Bien sûr, ce que cachent ces élites est plus urgent à révéler que ce que cachent les autres strates de la société. Cependant, en s’interdisant d’étendre le champ des investigations aux pratiques de l’ensemble du peuple, dont je fais partie, et qui sont parfois également répréhensibles et nuisibles pour tous, ils versent dans la démagogie. Il faudrait effectivement du courage, qu’avaient certains journalistes d’antan, pour investiguer chez sa propre « clientèle » (lecteur, auditeur ou téléspectateur). Parce que, si je le répète, il est essentiel de concentrer les investigations chez les puissants, les étendre à tous les niveaux de la société rendraient de fiers services à la démocratie… en cessant d’alimenter la démagogie. Mais je crois qu’il faut encore plus de courage pour rendre transparentes les pratiques de la société entière que de s’attaquer aux seules élites.

La concurrence, les réseaux sociaux, l’individualisme, le voyeurisme et le populisme sont autant d’obstacles au journalisme mais pas seulement. L’argent, la rentabilité, l’audimat, voilà les médias, eux aussi, gouvernés par tout cela, tout ce qu’ils dénoncent chez les puissants. Les dirigeants des médias privés y sont soumis et ce qu’ils attendent de leurs journalistes a forcément un impact sur la décadence de ce beau métier tel qu’on le constate aujourd’hui.

J’émets cependant des nuances entre médias privés et médias publics. Ces derniers n’échappent évidemment pas à la course à l’audimat mais, le fait qu’ils soient payés en bonne partie par les contribuables, les oblige à plus de professionnalisme. Oh, tout n’y est pas idéal mais les comparaisons que j’ai pu faire, de façon minutieuse, m’amènent à constater que le journalisme qu’on y pratique s’est moins éloigné du journalisme qu’on serait en droit d’attendre, même dans notre société où les valeurs se sont délitées.

Quoiqu’il en soit du niveau des pratiques journalistiques, je suis heureux et fier d’appartenir à un pays où les médias sont indépendants et divers. Chacun peut y retrouver ce qu’il attend de l’information, même si on est maintenant obligés de vérifier la véracité des informations diffusés par les médias officiels.

L’indépendance des médias –comme celle de la justice- sont des garants et des preuves qu’on vit encore, en France, dans une démocratie même si celle-ci est actuellement fragilisée. C’est pourquoi nous ne devons jamais accepter que des politiciens, sensés être des exemples, remettent en cause l’indépendance des médias, car la remise en cause de l’indépendance des médias est la première action que font les apprentis-dictateurs pour effacer la démocratie.

 

Roland Vannier

Perpignan le 27 février 2018